Août 2007 – Autrans, les canons du silence

Lac artificiel
Lac artificiel

Un billet d’humeur, comme il m’arrive rarement.

Août 2007 – Enfer et damnation – Autrans la forestière a perdu son âme en se vendant aux marchands de canon

(Voir le communiqué de presse réalisé par l’association Les canons du silence : Autrans, des canons à tout prix. Cela a de quoi faire réfléchir … )

Autrans la verte, Autrans la forestière, Autrans l’agricole, Autrans l’authentique a finalement cédé aux sirènes de la fréquentation touristique, à l’attrait de l’or blanc, à la frénésie du relevé quotidien de la hauteur de neige. On savait la décision prise, mais l’irréparable a été commis, et le résultat fait mal à voir tant les retombées environnementales n’ont manifestement pas été évaluées.

Au dessus du village, en direction des falaises nord, était une belle prairie tranquille et préservée à laquelle on accédait par une petite route en forêt qui faisait la joie des randonneurs de tout crin. A Gève pas d’eau hormis celle d’une source aléatoire, pas d’éléctricité. La nature, simplement, offerte vierge en pâture à quelques chevaux, offerte sans artifice au regard du promeneur recherchant le simple et le beau. L’hiver venu, ce haut plateau se parait naturellement de blanc et les fondeurs de tous niveaux pouvaient profiter de beaux circuits empruntant les chemins de la belle saison.

Mais on ne commande pas à la neige, ce qui devient gênant si la neige est considérée comme un dû qui garantit la fréquentation et les rentrées d’argent qui en découlent. Pourtant je croyais à tort que la pratique nordique se trouvait dans l’esprit aux antipodes des stations-usines dévolues au ski alpin.

Cette vision d’une nature préservée, simplement exploitée depuis des siècles par les forestiers qui en retiraient la richesse communale, cette vision n’est donc plus. Le malaise se fait sentir avant d’arriver à la prairie de Gève, au détour d’un virage. En contrebas, une silhouette se dresse dans la forêt, au bord du chemin qui permet de faire la trace du village juqu’à Gève l’hiver. Une silhouette désagréablement familière, que l’on s’efforce d’oublier en se disant que c’est peut-être un arbre cassé, ayant trouvé un congénère plus solide contre lequel s’appuyer. Mais un peu plus loin réapparaît la fatidique silhouette, qui se précise, se rapproche et s’impose. Un canon à neige, doté de son inséparable matelas de sécurité orange, installé sur un regard technique en tôle galvanisée qui permet de gaver l’engin pour lui faire recracher la neige de culture salvatrice. Une petite congère de neige se formera alentour, que les engins se hâteront de répartir et damer. Ce qui permet à la station d’annoncer fièrement, tout comme l’on exhibe ses lettres de créance :

Autrans est une des capitales françaises du ski de fond.
En organisant la célèbre Foulée Blanche depuis 28 ans,
Autrans affirme encore sa place de leader du ski de fond français.

NOUVEAUTE HIVER 2007: UN HIVER CANON !

15 kms de pistes enneigées dès les premiers froids… grâce à la plus importante installation de neige de culture pour le ski de fond en France.

* Ouverture précoce du domaine
* Neige garantie
* Confort du retour station

Quelle formulation confondante. Hiver canon … neige garantie … Il fallait oser. Pourtant sur la même page est cité cet innocent vers de Lamartine : « La nature est là, qui t’invite et qui t’aime ». Le rédacteur a du passer outre l’antagonisme.

L’arrivée à Gève finit de lever, si besoin était, l’ambiguïté. La prairie a été retournée, des gaines et canalisations enterrées. Des regards en béton jalonnent la pelouse. Et autour la forêt n’est pas en reste. Aux nombreux chemins forestiers qui existaient s’en ajoutent de nouveaux aux allures d’autoroute — pour être en règle avec les dernières normes de la fédération de ski de fond, certainement. On ne fait plus deux pas sans tomber sur une nouvelle artère. On se demande bien ce qui a conduit à cette frénésie d’ouverture de pistes. Et même les vieux chemins sont maintenant « aux normes ». Finie l’impression de se balader en forêt, on se dit maintenant que si un semi-remorque arrive en face on sera en sécurité pour le croiser. Sans parler de la réserve d’eau construite dans la clairière constituée pour l’occasion. Sans mentionner non plus les stations de mesure à l’allure d’OVNI, ni le local d’exploitation technique de la réserve d’eau. Enfin que penser des panneaux plantés par la commune sur les nouveaux tronçons « Engazonnement en cours, merci de respecter notre travail » ? L’envie m’effleure de raturer et remplacer « notre travail » par « la nature ».

Autrans la forestière a perdu son âme en se vendant aux marchands de canon. A l’heure où les hautes instances du pays réfléchissent sur la course en avant des stations de ski dans l’armement à la neige artificielle (notez : les stations tentent d’effacer ce mot trop réaliste pour le remplacer par celui plus équivoque de « culture »), ce village, doté par la nature de tant de bienfaits, s’est lui aussi jeté dans cette folle course en avant. Justifiant force coupe du monde, déficit de neige, déclin de fréquentation. Certes.

Gève ne sera plus la prairie tranquille que nous avons connue ces belles journées de printemps. A la belle saison, des monstres désarticulés somnolent aux quatre coins de la clairière, prêts à se réveiller aux premiers frimas.